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  • Photo du rédacteurCloine

Questionnements sur l'inclusivité du langage

Dernière mise à jour : 20 mai 2023

Les mots sont importants pour moi, mais parfois je l'oublie. Parfois, je me fais prendre au piège de ne pas utiliser le terme qui exprime exactement ce que je veux dire.


La plupart du temps, c'est inconscient ; mais c'est aussi souvent voulu. Dans un cas comme dans l'autre, c'est une forme d'auto-censure. Qu'elle découle d'une habitude dont j'ignore l'origine, ou d'une volonté de me cacher...je dois arrêter de ne pas dire la vérité.


De cette conclusion, découle la question qui me préoccupe à l'instant : devrais-je écrire "je ne veux pas être mère" ou "je ne veux pas être parent" ?


Là, je la pose telle qu'elle m'est venue quand, au détour d'un message, je tapai la première formulation. Puisque j'aime écrire, j'essaie d'utiliser de plus en plus (et de mieux en mieux j'espère) des termes inclusifs. Alors, à peine ai-je écrit "mère" que je l'ai remplacé par "parent" (1). Et j'aurais pu le prendre comme un petit changement, si je ne m'étais pas moins reconnue dedans.


[(1) Même si je me définis comme une femme cisgenre, j'aspire énormément à un future inclusif et non-binaire. Je crois que de penser le monde hors de la binarité (2) est le seul moyen de progresser.


[(2) Binarité de genres, mais pas seulement ; la binarité s'étend à tous les domaines, jusqu'à nos schémas de pensées et notre façon d'appréhender le monde extérieur.]]


Quoi ? Ai-je secrètement envie d'avoir des enfants ? Non. Suis-je plus averse à la parentalité ou à la maternité ? Définitivement la deuxième. Avant de continuer sur le fond, observons de plus près la forme à travers deux mots-clés : "parent" et "enfant".


Voici la définition de "parent" dans l'édition 2021 du mini Larousse :


parent n et adj personne qui a des liens familiaux plus ou moins étroits avec quelqu'un nm le père ou la mère parents pl le père et la mère.

En faisant des recherches, j'ai découvert que la seule version "féminisée" du mot est un adjectif. Mais on peut indiquer le genre par l'article : une mère est donc unE parent.


Voici maintenant la définition de "enfant", toujours dans l'édition 2021 du mini Larousse :


enfant n 1. garçon, fille dans l'enfance 2. fils ou fille, quelque soit l'âge.

Le mot "enfantE" n'existe que sous forme verbale ("enfanter" conjugué), mais l'utilisation de "une enfant" est avérée :

« Une enfant » désigne exclusivement une fille. Enfant est un terme dit « épicène » (du grec epikoinos, « possédé en commun »), c’est-à-dire qu’il désigne un état ou une chose sans préciser le sexe, et qu’il ne change pas de forme au masculin et au féminin. Cela peut s’expliquer par l’étymologie du terme : il vient du latin classique infans, infantis « qui ne parle pas ». « Enfante » n’existe pas.

Pour les deux, on peut noter que l'ajout de "une" devant le mot permet de désigner seulement les individus de genre féminin, alors que l'utilisation du "un" désigne TOUS les individus, quelque soit leur genre. Et cela pour la très simple raison que, en langue française, "le masculin l'emporte sur le féminin".


À ce propos, un petit "détail" :

Cette règle n’a pas toujours existé. Elle a été mise au point au 17e siècle pour des raisons qui ne doivent pas grand-chose à la linguistique : à cette époque, la supériorité masculine va tout simplement de soi. "Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte", affirme Bouhours en 1675. "Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle", complète élégamment, en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée.
Cependant, cette règle peine à s’imposer en pratique. Ce n’est qu’à la fin du 19e siècle, avec la généralisation de l’école primaire obligatoire, qu’elle s’applique massivement. Depuis, dès le CP, tous les élèves, filles comme garçons, apprennent cette règle de grammaire.

Donc, pour revenir à la question initiale : devrais-je dire "je ne veux pas être mère" ou "je ne veux pas être parent" ?


La première formulation est plus fidèle à mon ressenti, mais la deuxième est plus inclusive. Et je ne veux sacrifier ni la justesse de ce que je ressens, ni la justesse de ce que je pense.


Il faut reconnaître que la langue française n'est pas adaptée à l'inclusivité et surtout pas à la non-binarité. La meilleure solution est d'inventer des mots, de revoir les formes. Ici, je ne vois que deux possibilités* : "je ne veux pas être parent.e" ou "je ne veux pas d'enfant.es". Mais où est la non-binarité ?

 

Se définir par ce qu'on est plutôt que par ce qu'on n'est pas ? Les deux sont importants, en particulier si l'un.e ressent la pression d'être quelque chose (être mère dans le cas présent) ; le rejet fait partie intégrante de ma construction. Et il y a plus de choses que je n'ai pas envie d'être que de choses que j'ai envie d'être. Heureusement, parce qu'au moins je peux concentrer mes capacités sur des choses que je trouve essentielles.


Même si j'adorerais prétendre que l'identité de chacun.e peut se créer en dehors de la pression sociale, je n'y crois pas. Ce qu'on peut faire, c'est se construire "en dépit de", parce que nous ne sommes pas coupé.es du monde qui nous entoure. Il y a "comment je me définis pour moi-même", et "comment je me définis envers les autres". Pour moi ce sont deux choses différentes.


Exemple très simple : je n'ai aucun problème avec le fait d'être une femme cisgenre. Je n'ai aucune objection ""fondamentale"". Ce n'est que le traitement de mon sexe et mon genre par la société qui me fait me sentir mal à l'aise. Puisque le sujet est la maternité, je trouve que c'est une chose formidable et ça me fascine, et c'est pour ça qu'il me semble important de pouvoir en parler de façon inclusive. Si je restais sur mon avis "confronté" au monde, qui est que je ne veux pas de progénitures, je dirais juste "je ne veux pas être mère". Mais ce n'est pas suffisant.


Je crois que les stéréotypes sont faits de plein de choses : ils sont nourris par les images que nous consommons (partie du stéréotype partagée), par l'environnement dans lequel nous avons grandi et celui dans lequel nous progressons (partie individuelle, traitée en soi). Bien sûr que les stéréotypes sont généraux, sinon ce ne seraient pas des stéréotypes, mais de simples erreurs de jugement qui se répètent. Tout le monde y est assujetti, mais le plus important est de les repérer dans ses schémas de pensées, et de faire le nécessaire pour les démonter. Une fois qu'on a pleinement réalisé cela, on n'a plus d'excuses.

 

*Il existe bien sûr des termes comme "progénitures" qui permettent de contourner le problème (à ma connaissance, il n'y en a pas du côté de la parentalité)...mais ici il n'est pas question de l'éviter, au contraire ; il est préférable de le reconnaître et d'y remédier en créant et/ou déformant des mots pour leur faire correspondre à nos aspirations. N'est-ce pas tout simplement plus intéressant et pertinent ?


Photo : Maria Callas dans le film "Medea" de Pier Paolo Pasolini.


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