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Première veine
fouaillée

22/04/2020

 

Les plus beaux textes qui m'ont été donnés de lire sont ceux de Virginia Woolf. Il n'y a pas de mystère à cela ; elle surpasse toutes mes attentes. Je n'ai que faire des belles histoires enveloppées dans des phrases plates et aseptisées. Que doit-on attendre de la littérature et de l'art ? Un transport ? Un reflet ? Une vérité ? Que des banalités ; on a surtout le droit de ne pas savoir à quoi s'attendre. On a le droit de ne pas s'expliquer. Je hais qu'on me dise que je n'ai pas choisi le bon mot ou la bonne forme ; car si c'est ce mot qui est lu, cette forme qui est vue, c'est qu'il ne pouvait pas en être autrement. La beauté de la littérature est subjectivité. Sur qui compter alors pour s'améliorer ? On peut compter sur le temps et l'ardeur, on peut compter sur la passion et l'intelligence ; on peut compter sur soi. Compter sur soi pour s'écrire, se relire, s'aimer modérément, se détester modérément.

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J'adore le fait qu'on puisse écrire "se fouailler la veine" (comme Tristan Corbière dans le sixième sonnet de son texte "Paris") à la place de "chercher l'inspiration". "Chercher" et "inspiration" sont deux mots qui s'aiment bien, mais ensemble ils ne font que se côtoyer : rien n'est créé. Pour "fouailler" et "veine", c'est une autre paire de manches ; ils se haïssent avec force et foi et se dégueulent dessus : quelque chose se passe, quelque chose est créé.

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J'ai lu "L'université de Rebibbia" de Goliarda Sapienza. Son écriture déborde d'honnêteté, et elle me fait un peu peur, car je crains de ne jamais arriver à écrire aussi librement. J'ai encore beaucoup à apprendre, mais peut-on apprendre à être libre ? Le verbe "désapprendre" alors me semble mieux approprié, mais c'est peut-être un processus encore plus long que n'importe quelle leçon. C'est pour ça que parfois, j'ai hâte d'avoir quarante, cinquante ans ; si je continue sur cette lancée, d'ici là je serai libre ! libre ! libre ! et heureuse. Car heureuse, je ne le serai que quand je m'accepterai telle que je suis, et cela, je crois, prend toute l'énergie de la jeunesse.

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Me suis-je bien fouaillée la veine aujourd'hui ?

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